Geoportail est mal parti
Par Nicolas Chapin le dimanche 25 juin 2006, 16:00 - Technologie - Lien permanent
Le site de Geoportail de l'IGN a été mis en ligne il y a 2 jours et n'est toujours pas capable de fonctionner de manière normale aujourd'hui. Louis Nauges fait quelques commentaires sur cette situation et dans l'ensemble je suis plutôt d'accord avec lui. Dans un commentaire je vitupère d'ailleurs sur l'incapacité de l'administration française à gérer correctement un projet informatique. Je vais détailler ici mes reproches afin de ne pas encombrer le site de mon hôte.
Laurent Bloch dans son livre Systèmes d'information, Obstacles & succès l'a très bien illustré, l'Etat français ou les organismes publics (l'IGN est un établissement public à caractère administratif) sont fondamentalement incapables de bien gérer un projet informatique:
- Le code des marchés publics est une horreur qui bloque toute rapidité d'exécution et toute souplesse en imposant un contrôle strict des dépenses et des procédures extrêmement lourdes. A l'origine ces mesures dates de la grande ordonance de réforme de Saint Louis qui visait à lutter contre la prévarication des officiers royaux. Cette ordonnance avait permis de doter la France de l'une des administrations les plus efficaces de l'époque en Europe. Cependant avec le temps la legislation administrative s'est alourdie et est devenues totalement incompatible avec les projets informatiques qui demandent innovation et réactivité.
- Le syndrôme du mode de décision en commission annihile toute capacité d'innovation. Les commissions sont là pour satisfaire tout le monde et ne mécontenter personnes. Bref on levèle les exigences par le bas.
- Le refus de prise de riques inhérent à toutes structures administratives d'une certaine taille. Cet effet est bien illustré par le dicton
la réussite est collective mais l'echec est individuel
. Pourquoi remettre en cause votre poste quand ce n'est pas votre argent qui est en jeu et que des dizaines deconcurrentscollègues vous attendent au tournant pour prendre votre place.
Or le monde de l'informatique est à l'opposée de ces valeurs comme l'illustre souvent Paul Graham dans ses essais ou Joel Spolsky. Bien qu'opposés sur un certain nombres de points, ces 2 auteurs parmis les plus respectés dans le milieu des fondateurs de Startup se rejoignent sur plusieurs points. Pour créer des services innovants vous devez:
- Être réactif, il ne faut pas mettre 3 mois pour décider d'une charte graphique, créer une nouvelle fonctionnalité ou corriger un problème.
- Être souple, moins il y a de personnes dans le projet, moins il y a de réunions, mieux c'est. Vous pourrez changer plus facilement de direction si vous vous plantez et vous vous planterez forcément.
- Faire simple, plus vous compliquez les choses plus vous augmentez les probabilités de vous planter. Et vu les dépendances dans un logiciel, cette probalité croit de manière non linéaire. En plus les utilisateurs ne comprendront rien à votre service.
- Être à l'écoute de ses clients/utilisateurs. C'est eux qui vous apportent vos revenus. Si vous ne tenez pas compte de leurs remarques, faudra pas venir pleurer si votre fréquentation affiche une courbe qui tient plutôt de l'abysse que de la trajectoire d'une fusée. Internet est un rêve de capitaliste la concurrence est proche de la perfection (mis à part les barrières à l'entrée). Si 2 sociétés offre le même service, c'est la meilleur qui gagnera. Pour s'en convaincre il n'y a qu'à voir comment 2 étudiants de standford ont laminés le marché des moteurs de recherche.
- Et surtout récruter les meilleurs des meilleurs des meilleurs parmis les informaticiens Monsieur!!! (A dire au garde à vous le petit doigt sur la couture du pantalon d'une voix martiale). L'informatique est une histoire d'intelligence. Ecrire un logiciel revient à construire des cathédrales dans les airs à partir de l'ether. Engager d'excellent développeurs et leur offrir un bon cadre de travail n'est pas forcément suffisant pour réussir mais c'est certainement nécessaire. Sinon au mieux vous allez vous retrouver avec un logiciel digne des applications métier que l'on retrouve en entreprise (faudra que j'écrive une note sur le sujet un de ces jours).
Google l'a parfaitement compris et cela se voit dans son fonctionnement:
- Google recrute les meilleurs informaticiens de la planète et leur offre un cadre de travail à la mesure de leurs talents.
- Google est dirigé par les ingénieurs, cela ne plait pas aux financiers mais comme le résultat est là, ces derniers la ravale leur orgueil.
- Google essaye au maximum de garder l'esprit Startup. On sort des produits le plus tôt possible dès qu'ils sont raisonablement stable et fonctionnel et on étoffe au fur et à mesure des retours des clients. Et si un produit innovant sort malgrès tout ailleurs, on le rachète. bon nombre de startup de la sylicon valley ont pour objectif aujourd'hui de se faire racheter par Google. On retrouve là un processus d'externalisation de la recherche assez interressant.
- Google mise tout sur l'intelligence. Il n'y a qu'à voir leurs publications scientifiques pour se rendre compte que les personnes qui travaillent sur les services de Google n'ont pas la cervelle en tofu. Google est avant tout un concentré d'intelligence servi par une puissance financière à la mesure de ses ambitions.
Dans cette affaire on voit 2 visions de l'informatique s'affronter. La vision Taylorienne de l'Etat et la vision de Hackers de Google. Pour l'Etat, on construit un logiciel comme on construit une maison: on passe un appel d'offre, on choisi la meilleur réponse et 10 mois plus tard on prend possession de l'ouvrage. Si cette attitude permet d'obtenir la meilleur réponse économique, elle ne fournit pas nécessairement la réponse la plus intelligente. Pour les Hackers (au sens noble du terme) l'informatique est un processus évolutif destiné à rendre un service. D'abord on réfléchit au service que l'on veut rendre, puis on sort une première version que l'on affine au fur et à mesure pour tendre vers l'objectif final voir changer le tout en cours de route si l'on s'aperçoit que l'on se plante. Une démarche résolument incompatible avec les exigences de finitudes des grosses organisations.
Dans le premier cas, on obtient une application qui a tout pour réussir sur le papier mais dont la concrétisation est incapable de répondre aux attentes. Dans un second cas, on obtient une solution certe imparfaite mais qui dès le début répond aux objectifs.
Pour réussir, l'IGN avait besoin de prendre toutes ses données cartographiques, les déccouper en tuiles en fonction du niveau de zoom voulu et de considérations géographiques genre une grille GPS. Et créer un logiciel qui les assembles en fonction de la demande du client. Un problème qui est extrêmement facile à résoudre dans une architecture massivement parrallèle répondant à des objectifs de forte demande. Force est de constater que sur ce point ils ont échoué.

